Tu te souviens de cette odeur ? Pas celle du carton neuf ni de l’encre offset, non. L’odeur du conflit imminent. Celle qui flotte quand tu poses la boîte Jace vs Chandra sur la table et que ton pote, celui qui joue toujours les contrôleurs blasés, lève un sourcil en disant « moi je prends le bleu ». Et toi, évidemment, tu réponds « tant mieux, j’aime quand ça brûle ».
Ce duel deck, sorti en novembre 2008 comme un uppercut dans la mâchoire du format casual, n’était pas qu’un produit d’initiation : c’était un manifeste. Le deuxième de la gamme après Elves vs. Goblins mais le premier à opposer deux planeswalkers en chair, en os et surtout en tempérament. Deux gamins à l’époque : Jace Beleren, ce gosse maigrichon qui lisait dans les pensées comme d’autres lisent le journal ; Chandra Nalaar, cette furie au crâne rasé qui transformait les désaccords en brasiers. La boîte elle-même jouait la provocation. Moitié bleu nuit, moitié rouge incandescent, comme si on avait collé deux pochettes d’album punk et classique dos à dos.
Le cerveau contre …
Ouvrir le compartiment bleu, c’est entrer dans la bibliothèque d’un maniaque du contrôle. Pas de créatures tape-cul dès le tour 1. Ici on a juste le frottement glacé de Flashfreeze, ce sort qui transforme les projectiles adverses en stalactites inoffensives. Jace ne frappe pas : il désamorce. Son deck respire le tempo bleu classique, avec cette arrogance tranquille du joueur qui sait qu’il verra la fin de la partie même si son adversaire ne la verra pas.

Mind Spring pioche comme un possédé quand tu as accumulé les terrains, Sift trie ton deck avec la méticulosité d’un archiviste genevois, et Cancel claque comme une gifle verbale chaque fois que Chandra tente de lancer quelque chose de « drôle ». Même les créatures participent au spectacle cérébral : Vedalken Aethermage qui rappelle tes sorts pour les rejouer, Augury Owl qui fouille ton deck comme un détective privé fouillant les tiroirs d’un suspect. Jouer Jace, c’est accepter de perdre les trois premiers tours pour gagner le septième. Une philosophie de vie qui ferait fuir n’importe quel trentenaire pressé par les traites de son appart’.
… le poing
Mais ouvre l’autre compartiment. Respire. Sentez-vous cette chaleur ? Le deck de Chandra est un cocktail Molotov emballé en carton. Ici, pas de subtilité : Incinerate brûle les créatures et les joueurs avec la même indifférence morale, Volcanic Fallout ignore le bouclier comme un ado ignore les SMS de sa mère. Quant à Earthquake il secoue la table comme un tremblement de terre dans un bordel de bas étage. Les créatures ? Des gobelins suicidaires (Goblin Mountaineer), des élémentaires de lave (Fire Servant qui double tes dégâts directs), et bien sûr Chandra Nalaar elle-même.
La planeswalker originale, avec son +1 qui brûle un gobelin pour taper l’adversaire, son -2 qui balance trois points de dégâts directs, et son ultime -7 qui transforme la table en volcan. Jouer Chandra, c’est comme conduire bourré sur l’autoroute : illégal, suicidaire, et putain de dangereux (faites pas ça). Tu ne construis pas un board state, tu construis un autodafé.
L’art du clash chromatique : Jace Vs Chandra
Ce duel deck n’est pas né par hasard. En 2008, Wizards cherchait à démocratiser le jeu sans noyer les nouveaux joueurs dans la complexité de Lorwyn ou les mécaniques tordues de Sombralande. Après le succès modeste d’Elves vs. Goblins, l’idée était simple : opposer deux couleurs fondamentales, deux philosophies de jeu radicalement opposées et laisser le conflit faire le spectacle. Le bleu (réflexion, anticipation, manipulation) contre le rouge (impulsion, destruction, vitesse). Pas de vert pour apaiser, pas de noir pour corrompre, pas de blanc pour moraliser : juste le froid absolu contre le feu pur.
Et le packaging joue le jeu jusqu’au bout. Deux compartiments séparés comme des boxeurs dans leurs coins d’angle, un insert de règles qui explique les bases sans condescendance. Sans oublier des artworks réimprimés qui claquent : Jace Beleren par Aleksi Briclot, le regard perdu dans un ailleurs que personne ne comprend ; Chandra Nalaar par Wayne Reynolds, les yeux lançant des flammèches comme si elle venait de voir ta dernière note d’impôts. Même les terrains participent au drame (Mystic Gate qui se cache derrière d’autres terrains pour éviter les destructions, Arid Mesa qui te fait courir après tes montagnes comme un drogué après sa dose). Chaque détail murmure la même chose : ce n’est pas un affrontement de decks, c’est un clash de tempéraments. Comme ces soirées où tu hésites entre relire Proust ou foutre le feu à tes factures impayées.

L’héritage qui brûle encore
Quinze ans plus tard, ressortir ce duel deck de sa boîte d’origine (parce oui, tu l’as gardé scellé comme une relique pas vrai ?) c’est comme retrouver une vieille photo de couple divorcé qui finalement s’est réconcilié en devenant légendaire. Jace, ce gamin nerveux, deviendrait le gardien du Multivers, le stratège torturé qui sauvera (et parfois trahira) mille mondes. Chandra, cette furie incontrôlable, portera le feu de la résistance contre Bolas, incarnera la rébellion incarnée. Ce duel deck était leur berceau, pas leur apogée, mais leur promesse.
Et mécaniquement, il reste une masterclass d’équilibrage. Le deck bleu gagne contre les joueurs impatients ; le deck rouge contre ceux qui sous-estiment la vitesse. Pas de combo brise-jeu, pas de carte « win-more » dégueulasse. Juste deux philosophies qui s’entrechoquent avec la pureté d’un duel au pistolet à dix pas. Même aujourd’hui, en 2026, le ressortir pour une partie rapide entre potes déclenche toujours le même rituel : « Je prends le bleu. » « Tant mieux, j’aime quand ça brûle. » Et le combat recommence, intact, comme si Alara n’avait jamais été fracturée (voir les éclats d’Alara), comme si Zendikar n’avait jamais sombré, comme si seul comptait ce moment où le givre croise la flamme . Et où l’un des deux, immanquablement, finit par fondre.
- Sortie officielle : 16 novembre 2007
- Cartes : 120 (2 decks de 60 cartes)
- Code d’extension : DD2
- Répartition : Bleu (25) – Rouge (23) – Artefacts (2)
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