L’industrie des jeux de cartes à collectionner connaît actuellement une expansion sans précédent, portée par une convergence de facteurs culturels, technologiques et économiques qui redéfinissent les contours d’un marché autrefois considéré comme de niche. Selon les dernières analyses sectorielles, le marché mondial des Trading Card Games (TCG) devrait atteindre 8,06 milliards de dollars en 2026. Pour viser les 11,47 milliards d’ici 2031, soit un taux de croissance annuel composé (CAGR) de 7,30% selon Mordor Intelligence.
Cette dynamique s’inscrit dans un écosystème plus large. Le marché des cartes à jouer et jeux de société devrait quant à lui croître de 19,9 milliards de dollars en 2024 à 31,93 milliards en 2030, avec un CAGR de 8,2% selon Grand View Research. Ces chiffres révèlent une industrie qui ne se contente plus de survivre à l’ère digitale, mais qui transforme cette évolution technologique en levier de croissance.
Une croissance portée par les licences et l’économie de l’attention
Au cœur de cette expansion se trouve le segment des cartes basées sur des propriétés intellectuelles (IP TCG). Ce dernier représente désormais le moteur principal de l’industrie. Selon Future Market Insights, ce marché spécifique devrait passer de 4,4 milliards de dollars en 2025 à 11,4 milliards en 2035, avec un CAGR impressionnant de 9,9% . Cette croissance exponentielle s’explique par la stratégie des éditeurs qui misent de plus en plus sur des univers narratifs établis. Pokémon, Magic: The Gathering, Yu-Gi-Oh!, One Piece captent une audience déjà emotionellement investie. Et avec l’arrivée récente de Disney Lorcana, Gundam ou Godzilla ou les futures gros TCG comme Naruto & co … cela ne va pas se ralentir. Les cartes à personnages dominent ainsi le paysage avec 44,6% du marché TCG. Alors que le segment des cartes sportives, bien plus mature, continue de peser lourd avec 69,2% des revenus dans la catégorie sports versus 30,8% pour le non-sportif .
L’année 2025 illustre parfaitement cette tendance avec des performances records. Magic: The Gathering, pionnier du genre, a généré 1,7 milliard de dollars de revenus, soit une augmentation de 59% par rapport à l’année précédente. De son côté, Pokémon TCG Pocket, la version mobile du célèbre jeu de cartes, a engrangé 1,25 milliard de dollars rien que pour sa première année d’exploitation, avec 60 millions de téléchargements et 5 millions de joueurs actifs mensuels. Ces chiffres démontrent que la transition vers le digital ne cannibalise pas le marché physique, mais crée au contraire des synergies puissantes qui élargissent l’audience globale.

La géographie d’un marché mondialisé
La répartition géographique du marché révèle une domination écrasante de l’Asie-Pacifique qui capte 39,5% des revenus mondiaux. Cette prééminence s’explique par la culture profondément ancrée des jeux de cartes au Japon notamment, berceau de Pokémon et Yu-Gi-Oh! Mais aussi par la croissance explosive de la Chine avec un CAGR de 13,5%, le plus élevé de toutes les régions. L’Amérique du Nord suit de près, bénéficiant d’une infrastructure de distribution mature et d’une culture de collection bien établie. Tandis que l’Europe, bien que plus fragmentée, montre des signes de rattrapage avec une adoption croissante des nouvelles licences comme Disney Lorcana.
Les différences culturelles façonnent également les préférences de consommation. Alors que le marché américain reste historiquement dominé par les sports cards (baseball, football américain, basketball), l’Asie privilégie les univers de fantasy et d’anime. Cette dichotomie explique pourquoi des jeux comme One Piece Card Game, lancé par Bandai en 2022, ont connu un succès phénoménal en Asie avant de conquérir progressivement les marchés occidentaux. Le jeu a d’ailleurs contribué significativement à la croissance de Bandai, qui vise désormais les 150 milliards de yens (environ 1 milliard de dollars) de revenus annuels pour sa division Card Games d’ici 2026.
Quand les adultes réinvestissent leur enfance
L’une des transformations les plus significatives du marché concerne le profil des consommateurs. Contre toute attente, ce ne sont pas les enfants qui pilotent la croissance actuelle, mais les adultes. Selon Future Market Insights, la tranche des 18-34 ans représente 57% du marché IP TCG, tandis que les 35-54 ans constituent 27% des acheteurs. Cette « kidultisation » du hobby s’explique par le pouvoir de la nostalgie : la génération Millennial et la première vague de la Gen Z, élevées avec Pokémon et Yu-Gi-Oh! dans les années 1990 et 2000, disposent désormais d’un pouvoir d’achat conséquent qu’elles choisissent d’investir dans la reconstitution de collections d’enfance ou dans la spéculation financière.
Cette tendance s’accompagne d’une financiarisation croissante du secteur. Les cartes à collectionner ne sont plus de simples objets de loisir, mais des actifs d’investissement à part entière. L’indice PWCC100, qui suit les prix des cartes Pokémon et sportives les plus liquides, a enregistré une performance supérieure à celle des marchés boursiers traditionnels sur la période 2020-2024. Les services de grading professionnels comme PSA (Professional Sports Authenticator) ont explosé : plus de 20 millions de cartes ont été gradées en 2024. Ce qui témoigne de la volonté des collectionneurs de protéger et valoriser leurs investissements. Cette professionnalisation s’étend à l’ensemble de la chaîne de valeur, des boutiques spécialisées aux plateformes de vente en ligne dédiées.
L’émergence des nouveaux acteurs et la fragmentation du marché
Si Pokémon, Magic et Yu-Gi-Oh! conservent une position hégémonique, le marché voit émerger des concurrents sérieux qui en modifient la dynamique compétitive. Disney Lorcana, lancé par Ravensburger en septembre 2023, a connu un succès immédiat avec des ventes record et une communauté passionnée qui rivalise déjà avec les établissements historiques. Le jeu a su capitaliser sur l’univers Disney, propriété intellectuelle la plus valorisée au monde. Tout en proposant des mécaniques accessibles qui attirent à la fois les novices et les joueurs aguerris cherchant une alternative fraîche. Dans la même idée on a Riftbound TCG, basé sur l’univers League of Legends de Riot Games. Lancé il y a quelques semaines seulement, il a tout de suite explosé les ventes fin 2025. Et devrait continuer en 2026 pour venir secouer les « 4 fantastiques » actuels (Magic, Pokémon, Yu-Gi-Oh et One Piece).
Dans le sillage de ces succès, de nouvelles licences tentent de s’imposer. Naruto Mythos TCG, développé par l’italien Cicaboom et prévu pour mars 2026, illustre cette tendance à la diversification. Le jeu mise sur des mécaniques innovantes (système Hidden, mécaniques d’upgrade) et des productions premium (carte légendaire en or 22 carats) pour se démarquer. Simultanément, Palworld Official Card Game, lancé par Bushiroad en juillet 2026, tente de convertir le succès viral du jeu vidéo en expérience cartonnée. Ces nouveaux entrants bénéficient d’une fenêtre d’opportunité créée par la saturation partielle des joueurs face aux 3-4 grands classiques. Mais doivent lutter contre l’inertie des habitudes et la puissance des réseaux de distribution établis.

Contrefaçon, durabilité et incertitudes économiques
Malgré ces perspectives optimistes, l’industrie fait face à des défis majeurs qui pourraient freiner sa croissance. La contrefaçon constitue la menace la plus immédiate. Selon Mordor Intelligence, ce phénomène pourrait réduire le CAGR du marché de 1,40%. Une estimation probablement conservatrice tant le problème s’est aggravé avec la généralisation des ventes en ligne. Les fausses cartes Pokémon et Magic, de plus en plus sophistiquées, inondent les marketplaces et érodent la confiance des consommateurs. Les éditeurs tentent de réagir par des hologrammes complexes et des technologies de traçabilité, mais la course entre faussaires et authentificateurs semble perpétuelle.
La durabilité environnementale représente un autre défi croissant. La production massive de cartes en papier et carton, souvent sur-emballées dans du plastique, interroge l’empreinte écologique d’une industrie qui célèbre la nature à travers ses univers (Pokémon, Magic) tout en la dégradant par ses pratiques. Les consommateurs, notamment la Gen Z sensibilisée aux questions climatiques, commencent à exiger des engagements plus fermes de la part des éditeurs. Certains acteurs explorent des alternatives comme le carton recyclé ou les emballages réduits. Mais la transition reste timide face aux impératifs de protection des produits collectibles.
Enfin, les incertitudes macroéconomiques pèsent sur le secteur. L’inflation, la hausse des taux d’intérêt et les tensions commerciales internationales affectent directement les coûts de production et le pouvoir d’achat des consommateurs. Les tarifs douaniers imposés par l’administration américaine sur les produits chinois, où sont fabriquées la majorité des cartes, pourraient augmenter significativement les prix de vente et réduire les marges des éditeurs. Cette pression inflationniste risque de fragiliser la croissance du marché premium, où les consommateurs pourraient revenir à des achats plus rationnels.
L’horizon 2030 : numérisation, blockchain et réalité augmentée
L’avenir du marché des jeux de cartes s’écrit indubitablement dans le digital mais pas nécessairement au détriment du physique. La tendance est à l’hybridation : les cartes physiques intègrent des codes QR permettant de débloquer des versions digitales, créant une expérience transmedia où l’objet tangible et son avatar virtuel coexistent. Pokémon TCG Pocket illustre parfaitement cette stratégie, offrant une version mobile gratuite qui sert de rampe de lancement vers l’achat de boosters physiques.
La blockchain et les NFT (Non-Fungible Tokens), malgré la bulle spéculative de 2021-2022, pourraient trouver une application pertinente dans l’authentification et la traçabilité des cartes de collection. Imaginez une carte physique dont l’authenticité est garantie par un token blockchain immuable, éliminant le risque de contrefaçon et facilitant les transactions secondaires. Plusieurs start-ups explorent déjà cette voie, bien que l’adoption massive reste incertaine face à la méfiance du grand public envers les crypto-actifs.
La réalité augmentée (AR) représente une autre frontière prometteuse. Des applications permettant déjà de scanner une carte pour voir le personnage s’animer en 3D au-dessus du support physique. Cette technologie, encore perfectible, pourrait modifier l’expérience de jeu. Par exemple en transformant le tapis de duel en arène virtuelle où les créatures s’affrontent en direct. Les éditeurs investissent massivement dans ces technologies, conscients que la prochaine génération de joueurs attend une expérience immersive qui dépasse le simple papier cartonné.
Une industrie à la croisée des chemins
Le marché des jeux de cartes à collectionner se trouve à un moment charnière de son histoire. D’une niche réservée aux enfants et aux passionnés d’anime, il est devenu une industrie mondialisée de plusieurs milliards de dollars. Attirant l’attention des investisseurs institutionnels et des géants du divertissement. La croissance projetée à deux chiffres pour la décennie à venir semble garantie par la combinaison de la nostalgie des millennials, l’engouement digital des Gen Z et l’expansion géographique vers l’Asie.
Pourtant, cette expansion n’est pas sans risques. La financiarisation excessive pourrait créer une bulle spéculative comparable à celle des cartes sportives des années 1990, dont l’éclatement avait dévasté le marché pendant une décennie. La contrefaçon, si elle n’est pas maîtrisée, pourrait éroder la confiance qui constitue le fondement de toute économie de collection. Les enjeux environnementaux et économiques exigent des éditeurs une responsabilité accrue.
Pour le collectionneur français moyen, ces évolutions signifient que le hobby devient à la fois plus accessible (grâce au digital et à la diversification des licences) et plus complexe. Avec l’impératif de vérifier l’authenticité et de comprendre les mécanismes spéculatifs. L’essentiel reste néanmoins inchangé : derrière les chiffres de milliards et les stratégies corporatistes, les jeux de cartes continuent de tisser des liens sociaux, de stimuler l’intelligence stratégique et de permettre à chacun de posséder un morceau tangible de ses univers préférés.
C’est cette magie, indépendante des fluctuations boursières, qui assure l’avenir de l’industrie.



