Ça commence par un grincement. Pas celui du booster qu’on déchire. Plutôt le grincement métallique du cosmos lui-même quand cinq morceaux d’un monde déchiré se cognent enfin, pas en douceur mais comme des bagnoles dans un croisement à six voies. Conflux débarque en février 2009 avec la délicatesse d’un camion de déménagement lancé dans une vitrine. Pas de poésie mièvre, juste le chaos pur et dur de shards qui se frottent, s’éraflent, se mélangent dans un bordel magnifique où Esper greffe son orichalque sur les os pourris de Grixis. Et où les éléphants de Naya piétinent les anges trop lisses de Bant. Ce deuxième volet du bloc Alara (après Les éclats d’Alara) ne se contente pas de poursuivre l’histoire. Il la prend à bras-le-corps et la secoue jusqu’à ce que les dents claquent.
La géologie d’un accouchement cosmique
Imagine cinq plaques tectoniques arrachées à la même croûte terrestre, condamnées à dériver des millénaires dans le vide, puis soudain projetées l’une contre l’autre par une force invisible. C’est ça, Conflux. Pas une réunification propre et chirurgicale mais une collision en anneau où chaque shard se retrouve coincé entre deux voisins hostiles.
Esper, ce bordel techno-organique tout en angles froids, se retrouve pris en étau entre les morts-vivants de Grixis et la morale guerrière de Bant. Comme un chirurgien esthétique obligé de partager son cabinet avec un croque-mort et un moine-soldat. Bant, coincé entre Esper et Naya, voit ses licornes pastel se faire bousculer par des éléphants en rut et des cyborgs aiguisés. Naya, pressé entre Bant et Jund, sent sa jungle luxuriante envahie par des anges moralisateurs et des dragons affamés. Jund, écrasé entre Naya et Grixis, doit composer avec une nature débridée et une nécropole ambulante. Et Grixis, le plus mal barré, coincé entre Jund et Esper, pourrit désormais à la frontière du feu et du métal froid.

Ce set ne raconte pas un retour à l’unité, il raconte la violence nécessaire de la réconciliation. Comme ces retrouvailles familiales où tout le monde se serre dans les bras en cachant un poing serré dans le dos.
Le mana qui gicle aux joints de dilatation
Mécaniquement, Conflux prend le couteau suisse de Shards et y ajoute une lame circulaire. Les mots-clés survivants (exalted, devour, unearth) ne sont plus des philosophies isolées mais des langues qui se mélangent dans la bouche d’un même lanceur de sorts. Un guerrier de Bant peut désormais exalted avant de se faire devour par un monstre de Jund, puis ressusciter via unearth grâce à un nécromant de Grixis.
Mais le vrai coup de génie, c’est Domain (ce mot-capacité qui compte les cinq types de terrains de base que tu contrôles). Pas besoin de deck cinq couleurs pour en profiter : même en tricolore, tu maximises l’effet en étalant ton mana comme un peintre étale ses couleurs sur la palette. Naya Hushblade devient invisible si tu as les trois couleurs de Naya ET au moins quatre types de terrains. Une carte qui récompense littéralement l’ouverture chromatique.
Sans oublier le basic landcycling, cette variante de cycling qui te permet d’échanger une carte contre le terrain de base dont tu manques, transformant chaque pioche en ajustement stratégique. Et puis il y a les cartes cinq couleurs. Conflux en contient plus que n’importe quel set de l’histoire à l’époque.
- Progenitus, ce dieu élémentaire invincible et imprononçable
- Maelstrom Archangel, qui te permet de lancer gratuitement tous tes sorts quand elle attaque
- Nicol Bolas, Planeswalker, la première version du dragon qui orchestrait tout ce bordel depuis l’ombre.
Ces cartes ne sont pas des gadgets. Elles disent : « Oui, c’est chiant de gérer cinq couleurs. Oui, tu vas te faire chier à avoir les bons terrains. Mais quand ça marche, ça claque comme un uppercut cosmique. »
L’art de vivre dans les fissures
Ce qui rend Conflux profondément humain, c’est qu’il ne célèbre pas la fusion parfaite. Il célèbre les fissures. Les intro packs de l’époque (Bant Sojourn, Grixis Illusion, Jund Survival, Naya Haste, Esper Control) ne proposaient pas des decks prêts à l’emploi : ils offraient des passerelles. Chaque deck contenait des cartes des shards voisins, comme si Wizards nous disait : « Tu aimes Bant ? Très bien. Mais regarde ce que Naya peut apporter à ta stratégie. Et maintenant, ose piocher dans le rouge de Jund. »
Même le fat pack, toujours avec ses cinq couvertures distinctes, refusait l’uniformité (comme pour rappeler que l’unité n’efface pas les différences). Et puis il y a les artworks : regarde Jund Battlemage par Chippy, ce guerrier couvert de cicatrices qui tient à la fois un sceptre de mage et une hache de barbare. Ou Sedris, the Traitor King par Jaime Jones, ce roi zombie qui incarne la pourriture de Grixis mais avec une noblesse tragique. Ces images ne montrent pas des mondes fusionnés, elles montrent des individus qui survivent dans les zones de contact, qui apprennent à parler plusieurs langues magiques à la fois.

Et aujourd’hui ?
Quinze ans plus tard, ressortir une Rafiq of the Many ou une Zombie Musher de tes vieux classeurs, c’est comme retrouver des photos de vacances dans un pays qui n’existe plus. Sauf qu’ici, le pays s’est reconstruit sur ses propres ruines. Conflux nous a appris que la beauté ne naît pas de l’harmonie parfaite, mais du frottement. Que c’est dans les zones de contact (là où les couleurs se mélangent mal, où les philosophies s’entrechoquent) que naissent les moments magiques.
Comme cette partie où tu joues Sphinx Sovereign en espérant survivre jusqu’au tour où elle te fera gagner la partie, pendant que ton adversaire tente de te carboniser avec Chandra’s Spitfire. Ni l’un ni l’autre ne représente Alara entière. Mais dans leur collision, dans ce boxon magnifique qu’est Conflux, tu sens battre le cœur d’un monde qui se recolle, shard après shard, sans jamais oublier les cicatrices de la fracture. Et putain, c’est bien plus beau comme ça.
- Sortie officielle : 6 février 2009
- Cartes : 145 dont 4 rééditions (60 communes, 40 non communes, 35 rares, 10 mythiques rare, 20 terrains)
- Code d’extension : CON
- Répartition : Blanc (20) – Bleu (19) – Noir (18) – Rouge (20) – Vert (20) – Multicouleur (36) – Artefacts (27)
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