Quand le carton devient mémoire, et la mémoire devient histoire.
Il y a des moments dans le hobby des cartes à collectionner où le temps semble suspendre son vol. Ouvrir un pack de 1975-76 Topps Basketball aujourd’hui, c’est comme découvrir une capsule temporelle scellée il y a un demi-siècle. Pas seulement une collection de photos d’athlètes, mais le dernier témoignage visuel d’une ligue qui allait disparaître (la ABA), de joueurs dont les noms résonnent encore dans les salles de sport et d’une époque où le monde des cartes à collectionner de la NBA était en pleine métamorphose.
Le contexte : une année de transition monumentale
La saison 1975-76 reste gravée dans l’histoire du basketball professionnel américain comme le point final d’une ère. L’American Basketball Association (ABA), cette ligue rebelle fondée en 1967 avec son ballon tricolore rouge-blanc-bleu et son style de jeu spectaculaire, vivait sa 9e et dernière saison. Pendant 9 ans, la ABA avait défié la NBA établie, offrant un basketball plus aérien, plus rapide, avec la ligne des trois points et un shot clock de 30 secondes (réduit à 24 secondes cette saison-là pour faciliter la future fusion).
Mais la réalité financière avait rattrapé la ligue. La saison 1975-76 commençe avec 9 équipes. Une 10e devait y participer mais le Baltimore Claws (anciennement les Memphis Sounds) ferme ses portes avant même de jouer un match officiel. Puis ce fut au tour des Utah Stars (après 16 matchs) et des San Diego Sails (après 11 matchs) de disparaître en cours de route. Seules 7 franchises termineront la saison régulière.
Le 13 mai 1976, Julius Erving et les New York Nets remportent le dernier championnat de l’histoire de la ABA face aux Denver Nuggets, après une remontée spectaculaire de 22 points dans le 6e et dernier match de la finale. Quelques semaines plus tard, quatre équipes ABA (Nets, Nuggets, Pacers, Spurs) rejoignent officiellement la NBA. Deux autres (Kentucky Colonels et Spirits of St. Louis) sont dissoutes, leurs joueurs dispersés via une draft spéciale. Les Virginia Squires, eux, avaient déjà fermé boutique, après un manque de quelques milliers de dollars pour payer leurs joueurs.
C’est dans ce contexte tumultueux que Topps sort son set 1975-76, le plus grand jamais produit jusqu’alors pour le basketball : 330 cartes, réparties en trois séries de 110 cartes chacune.

Le set 1975-76 Topps Basketball : une architecture colossale
Structure et Distribution
Pour la 2e année consécutive, les packs de cartes coûtaient 15 cents et contenaient 10 cartes plus un chewing gum (no joke). Les boîtes de 36 packs étaient identiques en taille à celles du baseball (MLB) et du football (NFL), ce qui a surprit les collectionneurs habitués à des formats plus modestes pour le basketball. Chaque série de 110 cartes possédait sa propre checklist, placée à différents endroits dans la série.
Imprimées sur des feuilles standard de 132 cartes, le set comportait 66 double-prints (22 par série). La répartition était méthodique : les cartes 1-220 représentaient les joueurs NBA, tandis que les cartes 221-330 étaient consacrées exclusivement à la ABA.
Design : entre nostalgie et modernité
Le design frontal des cartes 1975-76 est immédiatement reconnaissable. Chaque carte présente :
- Une photographie du joueur (environ 50% en pose, 50% en action)
- Le nom de l’équipe en grandes lettres colorées vives en haut
- Le nom du joueur en petits caractères blancs en bas
- Deux bandes diagonales colorées dans le coin supérieur droit, ajoutant une touche psychédélique typique des années 70
Les photos de pose semblent avoir été prises dans des couloirs d’arènes, avec des murs peints de couleurs vives comme seul arrière-plan. Les photos d’action, plus dramatiques, montrent parfois des joueurs partiellement masqués par des adversaires. Kevin Porter (carte #79) est même photographié de côté, glissant sur ses fesses après une action.

Le verso des cartes, imprimé en bleu et vert foncé sur carton gris, souffre de deux défauts majeurs qui agacent encore les collectionneurs aujourd’hui. Premièrement, les informations personnelles sont confinées dans un cercle entouré de dessins de basketteurs génériques, ne laissant la place que pour deux faits saillants en plus des statistiques de carrière. Deuxièmement, le numéro de carte est imprimé en bleu foncé dans une boîte vert foncé (en haut à gauche), le rendant parfois quasi illisible.
Les subsets : une organisation méthodique
Le set 1975-76 est riche en sous-ensembles qui témoignent de l’ampleur de la production :
– League Leaders (Cartes 1-6 et 221-226)
Les leaders NBA occupent les premières cartes, tandis que leurs homologues ABA sont relégués aux cartes 221-226. On y trouve les meilleurs marqueurs, pourcentages de tirs, rebondisseurs et passeurs des deux ligues.
– Team Leaders (Cartes 116-133 et 278-287)
Ces cartes mettent en vedette les leaders d’équipe, avec les franchises classées par ordre alphabétique de ville. Pour l’ABA, Moses Malone apparaît sur la carte #286 aux côtés de Ron Boone et Al Smith.
– Cartes de chaque équipe avec sa checklist (202-220 et 321-330)
Deux cartes d’équipe se distinguent particulièrement :
- Los Angeles Lakers (#212) : Neuf portraits séparés de joueurs, dont Kareem Abdul-Jabbar et un certain Pat Riley
- Seattle Supersonics (#219) : L’équipe posée sur la rampe d’un Boeing 747, avec l’entraîneur Bill Russell au sol comme directeur de vol
– Playoffs 1975
Deux sous-séries de deux cartes chacune couvrent les playoffs 1975 : les cartes 188-189 pour le championnat NBA des Golden State Warriors, et les cartes 309-310 pour le titre ABA des Kentucky Colonels.
– All-Stars
Contrairement à de nombreux sets, les All-Stars ne forment pas un subset distinct. Chaque carte standard indique simplement « NBA 1st Team All-Star » dans une petite boîte en bas. De manière illogique, seuls 4 joueurs désignés First Team All-NBA sont présents : Bob McAdoo (#10), Nate Archibald (#15), Walt Frazier (#55) et Rick Barry (#100). Le 5e, Elvin Hayes (carte #60) n’ayant pas la mention « AS ». Un erreur de Topps.

Les rookies : une classe pas si abondante
Malgré la taille colossale du set, la récolte de rookie cards est étonnamment limitée. Les principales découvertes incluent :
Moses Malone (#254) – Le trésor
La carte la plus recherchée du set montre un adolescent maigrelet, bien loin de l’homme musclé qui mènera les Philadelphia 76ers au titre en 1983. Cette rookie card, pourtant abordable parmi les Hall of Famers vintage, atteint des sommets en Gem Mint 10 : un PSA 10 s’est vendu 2 153 dollars en mars 2015. Aujourd’hui, les prix ont explosé, avec des estimations à 90 000 dollars pour un PSA 10.
Autres Rookies Notables :
- Tom Burleson (#24)
- Keith (Jamaal) Wilkes (#50) – futur membre des Warriors et Lakers, 4x champion
- Scott Wedman (#89) – futur membre des Celtics, 2x champion
- Brian Winters (#143)
- Truck Robinson (#151)
- Campy Russell (#156)
- Bobby Jones (#298) – futur champion avec les 76ers (en 1983)
- Maurice Lucas (#302)
Les dernières cartes : un panthéon disparait
Ce qui rend le set 1975-76 véritablement historique, c’est le nombre incroyable de dernières cartes contemporaines qu’il contient. Des dizaines de joueurs n’apparaîtront plus jamais sur une carte de leur époque active après cette édition.
Les Légendes ABA qui s’éteignent
- Julius Erving (#300) : bien qu’il continuera sa carrière légendaire en NBA, cette carte capture Dr. J à son apogée ABA, MVP et champion en 1976
- Artis Gilmore (#250) : géant dominant, leader aux rebonds
- Mel Daniels (#292) : figure emblématique des Pacers
- Byron Beck (#258), Rick Mount (#261), Freddie Lewis (#275), Red Robbins (#295) …
Les Personnages de Légende
- John Brisker (#149) : surnommé « The Heavyweight Champion of the ABA » pour ses penchants bagarreurs. Il disparut mystérieusement en Afrique en 1978, supposément combattant comme mercenaire pour Idi Amin, et fut déclaré mort légalement
- James « Fly » Williams (#293) : légende des playgrounds de Brooklyn, sa carrière pro ne dura qu’une saison ABA (1974-75)
- Steve Jones (#232) : devenu célèbre comme commentateur NBA, « Snapper Jones »
Les absents notables
Wendell Ladner, l’un des personnages les plus colorés de l’histoire de l’ABA, ne figure pas dans le set. Tué dans un accident d’avion à l’aéroport JFK durant l’intersaison 1975, Topps n’a pas produit de carte commémorative pour ce joueur pourtant adulé d’une partie des fans.

Les 6 franchises qui disparaissent
Au-delà des joueurs, le set 1975-76 contient le dernier témoignage de six franchises qui cessèrent d’exister :
- Memphis Sounds/Baltimore Claws : déplacée puis fermée avant la saison
- San Diego Sails : fermée après 11 matchs
- Utah Stars : fermée après 16 matchs
- Virginia Squires : survivante de la saison régulière mais fermée avant les playoffs
- Kentucky Colonels : Champions 1975, dissous lors de la fusion
- St. Louis Spirits : propriété des frères Silna, célèbres pour leur deal de revenus TV à perpétuité
Les cartes d’équipe ABA (#321-330) représentent donc les derniers souvenirs cartonnés de ces clubs disparus.
1975-76 Topps Basketball : valeur et collection aujourd’hui
Contrairement aux sets des années 1980 devenus prohibitifs, le set 1975-76 reste accessible au collectionneur moyen, à l’exception des cartes de superstars gradées Gem Mint 10. Les cartes communes se trouvent à quelques dollars, tandis que les rookies et les all-stars atteignent des prix significatifs uniquement dans les grades élevés.
Selon le guide de prix PSA :
- Moses Malone (#254) : 165$+ (PSA 8), jusqu’à 90 000$ (PSA 10)
- Julius Erving (#300) : 135$+ (PSA 8), jusqu’à 19 800$+ (PSA 10)
- Bobby Jones (#298) : 50$ (PSA 8), jusqu’à 5 250$ (PSA 10)
- Kareem Abdul-Jabbar (#90) : 17$+ (PSA 8), jusqu’à 7 877$ (PSA 10)
- Pete Maravich (#75) : 8$+ (PSA 8), jusqu’à 18 000$ (PSA 10)
L’héritage : plus qu’un simple set de cartes
Le set 1975-76 Topps Basketball transcende le simple hobby de collection. C’est un document historique qui capture un moment de basculement dans l’histoire du basketball américain. Quand on tient une carte Julius Erving de cette édition, on ne tient pas juste un morceau de carton : on tient le dernier instantané officiel de Dr. J en tant que joueur ABA, juste avant qu’il ne devienne l’une des plus grandes stars de la NBA reconstituée.

C’est également le témoignage visuel d’une ligue qui, malgré son échec financier, a révolutionné le basketball. L’ABA nous a donné la ligne des trois points, le slam dunk contest (inauguré lors du All-Star Game 1976 à Denver) et un style de jeu qui a forcé la NBA conservatrice à évoluer.
Pour le collectionneur d’aujourd’hui, assembler ce set, c’est reconstruire un pan de l’histoire du sport américain. Chaque carte raconte une histoire. Celle d’un joueur, d’une équipe, d’une ligue entière qui allait disparaître pour mieux renaître, fusionnée avec l’ogre NBA mais ayant laissé une empreinte indélébile.
Quarante-huit ans plus tard, ces cartes aux couleurs vives, parfois aux photos mal cadrées, aux verso difficiles à lire, conservent une authenticité brute que les productions modernes, aussi techniquement parfaites soient-elles, peinent à égaler. Dans un monde de cartes numérotées, de patches de maillot et d’autographes garantis, le set 1975-76 rappelle une époque où le basketball se collectionnait 15 cents la dizaine. Et où chaque pack pouvait révéler un rookie du Hall of Fame ou la dernière image d’une légende ABA sur le point de s’effacer.
C’est ça, la magie du vintage. Pas la perfection, mais l’irrépétable.
Et toi, collectionneur, quand tu ouvriras ton prochain pack moderne à 500$, pense à ces gamins de 1975 qui découvraient Moses Malone pour 15 cents. Qui a vraiment fait la meilleure affaire ?



