Jake Solomon a fait un choix risqué. Le père de XCOM a troqué les pourcentages de précision et le permadeath pour des cartes à piocher et des combos à enchaîner. Résultat : Marvel’s Midnight Suns, un tactical RPG où Spider-Man vous envoie valser dans une poubelle électrique grâce à un 8 de pique numérique. Bienvenue dans l’ère du héros-carte.
L’hérésie de Firaxis
En 2017, Marvel Games frappe à la porte de Firaxis. Ils veulent du XCOM (jeu à succès en 2015), mais avec des super-héros. Solomon et son équipe tentent d’abord la transposition directe : système de couverture, permadeath, attaques aléatoires. Ça ne tient pas. Captain America qui se planque derrière un mur et rate son jet de précision à 95% ? C’est contre-nature. Les super-héros ne se planquent pas. Ils foncent.
La solution vient d’un genre émergent : le deck-building roguelike. Slay the Spire est cité en référence directe. Mais au lieu de copier, Firaxis dissout le concept dans sa propre alchimie. Les cartes ne sont pas juste des capacités : elles sont la matérialisation du chaos contrôlé, de l’imprévisibilité héroïque.

Le système de cartes : anatomie d’un uppercut numérique
Chaque héros dispose d’un deck de 8 cartes personnalisables. Quand vous constituez votre escouade de 3 personnages, leurs decks se mélangent en un tas de 24 cartes. Au début de chaque tour, vous piochez 5 cartes. Vous avez 3 « Card Plays » (des actions à dépenser) et 2 défausses pour recycler une main pourrie.
Les cartes se divisent en trois catégories :
Attaque : infligent des dégâts directs. Certaines possèdent l’effet « Knockback », propulsant les ennemis vers des obstacles environnementaux. Envoyer un sbire de Hydra dans une poubelle électrique génère des dégâts bonus et une satisfaction visuelle immédiate.
Compétence : soutien, soin, redéfausse, application d’effets de statut. Elles génèrent surtout de l’Héroïsme, cette ressource secondaire qui alimente…
Héroïsme : les ultimes. Les coups de poing cosmiques. Les animations cinématiques où Ghost Rider enchaîne ses chaînes enflammées sur six ennemis simultanément. Coûteux, dévastateurs, visuellement orgasmiques.
Le twist ? Vos héros se déplacent automatiquement vers leur cible après avoir joué une carte. Pas de grille tactique, pas de calcul de cases. Vous choisissez la carte, le jeu gère la chorégraphie. C’est rapide, fluide, et étrangement plus stratégique que XCOM dans sa gestion du positionnement relatif.
Le deck comme personnage
La personnalisation ne s’arrête pas au choix des héros. Dans l’Abbaye (ce hub entre les missions où vous vivez en troisième personne) vous forgez, améliorez et modifiez vos cartes.
La Forge permet d’analyser les « Gamma Coils » récupérées en mission pour débloquer de nouvelles capacités. La Cour est l’endroit où vous améliorez les cartes existantes en fusionnant deux exemplaires identiques et en consommant de l’Essence (ressource gagnée en recyclant les doublons). Les Mods s’ajoutent aléatoirement ou s’imbriquent manuellement pour ajouter des bonus : +10% de dégâts, chance de critique augmentée, coût réduit.
Chaque héros (hors Hunter) possède exactement 10 cartes dans sa pool : 4 communes, 3 rares, 2 épiques, 1 légendaire. Votre deck de 8 cartes doit contenir au minimum 1 Attaque, 1 Compétence et 1 Héroïsme. Cette contrainte force des choix douloureux : sacrifier la légendaire pour une meilleure synergie ? Privilégier les combos avec les autres membres de l’équipe ?

Les combos et l’amitié comme mécanique
Le système de « Hero Combos » transforme les relations inter-personnages en outils de destruction. Plus vous passez de temps avec un héros hors combat (discussions, entraînements communs, retraites à deux) plus votre niveau d’amitié augmente. Chaque palier débloque des capacités passives et des combos spéciaux utilisables en mission.
C’est ici que Marvel’s Midnight Suns devient hybride. Entre deux combats de cartes, vous explorez l’Abbaye en vue subjective, vous consultez Superlink (le réseau social des super-héros où Blade se plaint des articles du Daily Bugle), vous envoyez des messages privés pour organiser des rencontres. Cette couche RPG, inspirée de Fire Emblem et Persona, donne du poids émotionnel à chaque carte jouée. Quand vous lancez le combo Iron Man/Spider-Man, ce n’est pas juste une mécanique optimisée : c’est la culmination d’une amitié construite pendant des heures de dialogue.
Les produits : quatre éditions pour quatre budgets
| Édition | Prix | Contenu |
|---|---|---|
| Standard | 59,99 $ | Jeu de base uniquement |
| Enhanced | 69,99 $ | Version next-gen optimisée + 5 skins premium |
| Digital+ | 79,99 $ | 11 skins premium + version next-gen |
| Legendary | 99,99 $ | Season Pass complet + 23 skins + 4 DLC |
Le Season Pass inclut quatre packs de contenu post-lancement, chacun ajoutant un nouveau héros jouable, de nouvelles missions, de nouveaux ennemis et des skins additionnels. Deadpool arrive en janvier 2023 avec son food truck et ses répliques meta. Venom suit en février, Morbius en mars, Storm en mai. Chaque DLC s’intègre narrativement à l’histoire principale mais reste accessible comme contenu standalone.
Note importante : pas de microtransactions pour les cartes. Les « Eclipse Credits » servent uniquement à acheter des skins cosmétiques. Votre puissance dépend de votre progression, pas de votre portefeuille.
Le verdict commercial : un chef-d’œuvre sous-estimé
Malgré des critiques enthousiastes, Marvel’s Midnight Suns a déçu commercialement. Strauss Zelnick, CEO de Take-Two, a admis que le jeu n’avait pas atteint les attentes, tout en soulignant le potentiel de ventes à long terme typique des titres Firaxis.
Jake Solomon lui-même a théorisé que l’aspect deck-building aurait repoussé une partie du public. Pourtant, c’est précisément cette mécanique qui fait la singularité du titre. Dans un marché saturé de jeux Marvel, Midnight Suns se distingue par son intelligence ludique, son respect du joueur (pas de grind artificiel, pas de pay-to-win), et sa capacité à fusionner deux genres apparemment incompatibles.
Le jeu est désormais disponible sur PlayStation 4/5 et Xbox, où il a connu un succès d’audience notable en 2024. Preuve que le bouche-à-oreille fonctionne, lentement mais sûrement.
Marvel’s Midnight Suns est une démonstration de courage créatif. Firaxis a risqué l’ire des fans de XCOM en abandonnant leurs mécaniques sacrées, pour créer quelque chose de frais, de pertinent, et profondément satisfaisant. Le deck-building ici n’est pas un gimmick : c’est la traduction ludique de l’imprévisibilité héroïque, de ce moment où Spider-Man décide d’improviser un plan qui défie la physique. Jake Solomon a quitté le studio en février 2023 pour fonder Midsummer Studios. Son héritage chez Firaxis se mesure à travers ce jeu audacieux, cette preuve que même les super-héros les plus puissants peuvent être vulnérables face à une mauvaise pioche. Et que c’est précisément là que réside le plaisir.



