On est là, assis au fond du Goblin’s End, ce bar où les cartes servent de sous-bocks et où le patron refuse les paiements en carte Treasure. Dehors, il pleut. Dedans, ça sent le cuir mouillé, le houblon rance, et ce truc indéfinissable qu’ont les vieux decks : la sueur de la compétition. Et on parle de Ravnica, la cité des guildes. Pas comme un set. Comme un souvenir. Une gueule de bois mentale.
Parce que quand t’ouvrais ton premier booster en 2005, t’avais pas l’impression de piocher des cartes. T’avais l’impression d’emménager dans un nouvel univers.
– T’as encore ce deck Selesnya ? Celui avec les bestioles qui chantent en chœur ?
– Ouais mais j’le sors plus. Depuis que j’ai compris que Ravnica, c’était pas une ville. C’était un putain de CV collectif.
« Bienvenue à Ravnica. Votre âme est pré-approuvée. »
T’as déjà vu une ville où chaque quartier a sa propre police, sa propre religion, son propre code fiscal ? Non ? Ben voilà. Ici, les Boros te coffrent si t’as l’air suspect. Les Dimir savent déjà ce que tu vas faire avant que t’y penses. Les Orzhov te prêtent de la vie … à 300 % d’intérêts. Et les Gruul ? Ils crachent sur tout ça depuis les ruines, en brûlant des banques juste pour le fun. 10 guildes qui s’affrontent sur un même plan.

C’est pas du Magic. C’est The Wire avec des licornes.
Et c’était sacrément génial. Parce que Ravnica, la cité des guildes ne te demande pas de choisir une couleur. Elle te force à négocier. À composer. À trahir. Le mana hybride (ces symboles coupés en deux, moitié rouge moitié blanc, moitié bleu moitié noir) c’est la preuve que personne n’est pur. Même les anges ont un compte offshore pour leurs petites magouilles.
« Mon premier Shock Land, je l’ai payé en points de vie … et en dignité »
Ah, les Shock Lands. Sacred Foundry. Overgrown Tomb. Watery Grave. Des noms de cimetières chic. Mais en vrai, c’est des prêts à la con : « Veux-tu accéder à deux couleurs dès le tour 1 ? Super. Paye 2 points de vie. »
C’est du masochisme stratégique. Et on adorait ça. Parce que oui, perdre 2 PV fait mal … mais quand même pas autant que se faire écraser par un Lightning Helix parce qu’on n’avait pas la bonne combinaison de terrains.
Et puis il y avait Dark Confidant ou « Bob », comme on l’appelait. Ce 2/1 élégant qui te faisait piocher une carte par tour en te suçant la vie comme un vampire en costard. J’ai perdu tellement de parties contre ce salopard. Mais quel style.
« T’as déjà essayé de jouer Dimir à un mariage ? »
Le vrai génie de Ravnica, la cité des guildes, c’est qu’elle transforme chaque duel en drame social.
- Jouer Selesnya, c’est être ce pote qui parle de « communauté » et de « croissance organique ». Pendant qu’il te met 12 créatures sur la table.
- Jouer Orzhov, c’est être l’ex qui te réclame toujours de l’argent, même après la rupture. Ghostly Prison en guise de contrat de non-concurrence. Teysa, Orzhov Scion ? Une clause de sortie à 7 chiffres.
- Choisir Izzet ? c’est être le mec qui balance des combos sans rien expliquer, puis rit quand tu meurs à 20 PV.
Et les Gruul ? Ah, les Gruul. C’est nous, en fait. Ceux qui en ont marre des règles, des contrats, des syndics. On veut juste casser du mur, taper fort, et foutre le souk. Ulasht, the Hate Seed était un rêve de gamin. Burning-Tree Emissary une insulte en forme de créature.

« Et puis un jour, t’as réalisé… t’étais déjà dedans. »
Le truc fou, c’est que Ravnica, la cité des guildes ne date pas. Elle anticipe. Aujourd’hui, on vit dans un monde de silos, de tribus, de micro-identités. Chacun son camp, chacun ses codes. Exactement comme à Ravnica. Sauf qu’ici, au moins, on pouvait switcher de guilde en changeant de deck. Dans la vraie vie ? T’es coincé.
Mais bon, on s’en fout. Parce qu’à la table, avec un booster écorné et une bière tiède, on est libres. On peut être un ange policier, un rat espion, ou un arbre militant. Le temps d’une partie, on échappe à notre propre case.
Et c’est ça, le vrai cadeau de La cité des guildes : elle nous a appris qu’on peut être plusieurs choses à la fois. Même si ça coûte cher. Même si ça fait mal. Et même si, à la fin, on meurt endetté en plus.
– T’en veux un autre booster ?
– Ouais. Mais cette fois, j’espère un Tolsimir. J’ai besoin d’un peu de pureté.
– Pfff. T’es trop naïf. À Ravnica, même les loups ont un plan de retraite.
Infos pratique
- Sortie officielle : 7 octobre 2005
- Cartes : 306 dont 6 rééditions (110 communes, 88 non communes, 88 rares, 20 terrains)
- Code d’extension : RAV
- Répartition : Blanc (37) – Bleu (39) – Noir (37) – Rouge (39) – Vert (37) – Multicouleur (64) – Artefacts (21)
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